EDITO

« Lorsque vous entendez « décharge » vous vous figurez déjà les effluves putrides
de monticules hétéroclites au milieu desquels les enfants des plus basses castes de
Bombay récoltent des boîtes de conserve rouillées et des hépatites, pour fournir à
WorldPress ces clichés qui nous émeuvent tant dans le confort feutré de nos intérieurs Ikea.

Lorsque vous entendez « déchet » vous imaginez immédiatement les sacs
plastiques éventrés et les restes du repas de Noël que votre maman vous avait mis
dans un Tupperware avec amour, jonchant le trottoir et pourrissant à deux pas du refuge pour sdf.

Lorsque vous entendez « ordure » vous attendez qu’une claque vienne
couronner comme une cymbale une énième scène de ménage.
Il n’y a rien de moralisateur à énoncer des lieux communs. Nous ne jugeons
personne en particulier mais tâchons de garder un regard critique sur notre
civilisation et sur nous même, consommateurs forcenés d’une société moribonde.
9,1 milliards de tonnes de plastique ont déjà été produites dans le Monde
depuis que le procédé existe (selon une étude de l’Université de San Barbara en
2017) 3,3 milliards de tonnes de minerai de fer sont extraites chaque année, et 3,4
milliards de stères de bois sont abattus annuellement dans le Monde.
Pour nous, cela ne représente rien, quelques chiffres, et quelques
antidépresseurs viendront à bout des problèmes de conscience des plus sensibles.
Evidemment pour d’autres ça représente l’exploitation, la souffrance, la mort, la
destruction d’écosystèmes, l’inexorable dégradation de notre planète, en somme rien
de palpable pour nous, pas de quoi s’inquiéter.
Donc, sortant de Saint Luc Tournai, nous allions tout bonnement nous inscrire
dans cette démarche, en dessinant pour des industriels des packagings en plastique,
des voitures diesel… Et tout se serait passé pour le mieux, pas de conscience et
plein de pognons que nous aurions pu aller dépenser le samedi après midi chez Carrefour.

Au lieu de quoi, nous avons décidé de changer le Monde.

En marchant sur une plage de la Côte d’Opale, nous nous sommes aperçus
du nombre hallucinant de déchets que la marée ramenait, et nous avons commencé
à jouer avec. Et c’est ainsi que notre studio est né. Oui nous travaillons en salopette,
et oui l’on nous prend plus souvent pour des plombiers que pour des designers, mais
notre matière première à nous ce sont vos déchets à vous.

Personne n’aurait pu dire il y a deux ans que la seule différence entre un
morceau de filet de pêche séchant au soleil sur le port de Boulogne sur Mer et un
club tout ce qu’il y a de confortable c’est la volonté de faire changer les mentalités.
Et lorsque nous faisons des clins d’oeil aux designers qui nous ont marqués en
détournant leur icône avec de la récup, peu nous importe de laisser une trace dans
l’histoire du design, ce qui nous importe c’est de participer au tournant que certains
d’entre nous essaient d’insuffler à l’histoire de l’humanité. Nous voulons croire à un
réveil des consciences et à un miracle écologique.

Salopette Studio, c’est une agence de design, qui dessine et réalise des
produits comme n’importe quelle autre agence de design, mais c’est surtout une
volonté de ne pas ajouter nos objets à la somme vertigineuse de tous les objets que
ce monde produit chaque année et jette tout aussi vite. Lorsque nous n’employons
pas des déchets pour matière première nous nous efforçons de produire des pièces
dont l’emploi nécessite un apprentissage, nous voulons que nos clients apprivoisent
leurs achats de façon à créer un lien avec eux. Dès lors nous espérons que leur
rapport à l’objet changera et que l’acquisition de 2018 ne sera pas le déchet de 2019.

En outre, nous refusons d’isoler le design des autres arts. Nous avons décidé
de faire de Salopette Studio une galerie d’art. Nous souhaitons accueillir des artistes
qui assument leur rôle. Qu’ils soient sculpteurs, peintres, photographes ou
performers, leur métier est de faire réagir, de susciter des émotions. Un chien dans
une assiette produit a 10.000 exemplaires ce n’est pas de l’art c’est une industrie, ou
l’enseigne d’un restaurant chinois.

Evidemment nous concevons pour des particuliers, des entreprises, des
associations, du mobilier de la méthode la plus conventionnelle qui soit. Evidemment
nous faisons aussi du neuf pour répondre à la demande qui s’offre à nous. Mais nous
souhaitons véritablement orienter de plus en plus notre travail vers le recyclage,
jusqu’à ce qu’il représente 100% de notre activité. Mais nous ne voulons pas
travailler seul. Nous tenons à échanger avec nos clients. Nous espérons que, dans
un futur proche, n’importe qui puisse venir nous voir avec un objet hors d’usage, et
que l’on puisse discuter ensemble de comment lui offrir une seconde vie.
L’Humanité toute entière nous fournit la matière première la plus inépuisable
qui soit, et en tant qu’êtres humains, nous disposons de l’imagination pour l’exploiter.
La honte que nous inspirent certains comportements des hommes est
proportionnelle à l’espoir que nous formons en notre capacité à évoluer. D’ici là, nous
avons de nombreuses années pour jouer à recycler. »